“Une société sans école”

Un extrait du livre de Ivan Illich, “Une société sans école” à propos du travail du brésilien Paulo Freire :

Je connais un homme qui a vécu cette peur, cette réprobation de la société face à des possibilités nouvelles d’éducation ; je veux parler de l’enseignant brésilien Paulo Freire. Il s’est aperçu qu’il suffisait d’une quarantaine d’heures pour que la plupart des adultes analphabètes commencent de savoir lire et écrire, à condition que les mots qu’ils déchiffrent en premier aient pour eux une résonance profonde, c’est-à-dire qu’ils les fassent réfléchir sur les problèmes de leur vie immédiate (constatons également que ces mots expriment le plus souvent une réalité politique). Avec son équipe, Freire arrive dans un village, et ils s’efforcent d’abord de découvrir les paroles qui reviennent sans cesse ; il peut s’agir, par exemple, de l’accès à un puits ou des intérêts composés des dettes dues au patron. Freire organise ensuite des réunions le soir où l’on parle de ces mots clefs, où il les fait apparaître sur le tableau noir, et chacun commence de s’apercevoir que le vocable ne résonne plus, mais qu’il est encore là présent devant eux, comme si les lettres permettaient de saisir la réalité et de la faire apparaître en tant que problème qu’il convient de résoudre. J’ai assisté moi-même à de telles séances, au cours desquelles on sent se préciser chez les participants une conscience sociale qui les pousse à une action politique, en même temps qu’ils apprennent à lire. C’est comme s’ils prenaient la réalité en charge à mesure qu’ils la déchiffrent et l’écrivent.

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